Nous, les enfants du Sieć par Piotr Czerski. Manifeste des enfants nés avec le Réseau.
La jeune génération désapprouve les modèles
économiques traditionnels et l’idéologie actuelle des pouvoirs publics.
«Le plus important c’est la liberté», déclare le poète polonais Piotr
Czerski. L’auteur de ce manifeste est né en 1981 et est un poète,
auteur, musicien et ex-blogger polonais. Il a déjà publié deux albums
avec son groupe Towary Zastępcze «Marchandise d’échange». Il est diplômé
en informatique.
Il n’y a pas de concept plus rabâché dans les discours médiatiques
que celui de génération. J’ai déjà essayé une fois de compter les
«générations» autoproclamées dans les 10 dernières années depuis ce
fameux papier sur la «Génération perdue».
Je pense en avoir trouvé douze. Mais elles avaient toutes une chose en
commun : elles n’existent que sur le papier. Dans la réalité personne
n’a vécu cette impulsion à la fois unique en son genre, tangible et
inoubliable, cette expérience commune à travers laquelle nous resterions
différenciables de toutes les générations précédentes. Nous cherchions
loin à l’horizon, mais la mutation fondamentale était passée inaperçue,
et se cachait dans les câbles grâce auxquels la télévision a embrassé le
pays, dans l’éclipse du réseau fixe par celui mobile, et avant tout
dans l’accès à Internet généralisé. Ce n’est que maintenant que nous
comprenons tout ce qui a changé dans les 15 dernières années.
Nous, les enfants du Sieć, qui avons grandi avec Internet et sur Internet,
nous sommes une génération qui, finalement, satisfait aux critères du
concept. Il n’y a pas eu de déclic non plus de métamorphose de la vie.
Ce n’est pas un contexte culturel commun et déterminé qui nous unit,
mais le sentiment que nous pouvons définir librement ce contexte et ses
cadres.
Pendant que j’écris, je sais bien que j’abuse du mot «Nous». Parce
que notre «nous» est changeant, flou. Avant on aurait dit : temporaire.
Quand je dis «nous», je pense «beaucoup d’entre nous» ou «quelques uns
d’entre nous». Quand je dis «nous sommes», je pense «il arrive que nous
soyons». C’est pourquoi je dis «nous» pour pouvoir parler de nous.
Premièrement
Nous avons grandi avec Internet et sur Internet. C’est pourquoi nous
sommes différents. C’est le point crucial et à vrai dire pour nous
l’étonnante différence : Nous ne «surfons» pas sur Internet, et Internet
n’est pas pour nous un «lieu» ou un «espace virtuel». Internet n’est
pas pour nous une extension externe de notre réalité, mais en fait
partie : une couche invisible mais toujours présente qui s’entrelace à
notre environnement physique, une sorte de seconde peau.
Nous n’utilisons pas Internet, nous vivons dedans et avec. Si nous
devions vous expliquer à vous, les analogiques, notre «Bildungsroman»
(NdT: roman initiatique), nous vous dirions que toutes les expériences
essentielles que nous avons faites avaient le Réseau en commun. En
ligne, nous nous sommes créés des amis et des ennemis, nous avons
préparé nos anti-sèches, nous avons planifié des soirées et des sessions
de travail, nous sommes tombés amoureux et nous nous sommes séparés.
Internet n’est pas pour nous une technologie que nous devions
apprendre et que nous avons intégrée d’une manière ou d’une autre. Le
réseau est avant tout un processus continu qui évolue en permanence sous
nos yeux, avec nous et à travers nous. Les technologies créent et
disparaissent dans notre environnement, les sites web naissent, se
déploient et meurent, mais le réseau subsiste parce que nous sommes le
réseau, nous qui communiquons bien plus efficacement que jamais dans
l’histoire de l’humanité.
Nous avons grandi sur Internet, c’est pourquoi nous pensons
différemment. Pouvoir trouver une information est pour nous aussi
évident que pour vous pouvoir trouver une gare ou une poste dans une
ville inconnue. Quand nous voulons quelque chose, comme les premiers symptômes de la varicelle, les raisons du naufrage de l’«Estonie»
ou savoir pourquoi notre facture d’eau semble aussi suspicieusement
haute, nous prenons les devants avec la sûreté d’un automobiliste guidé
par un GPS.
Nous connaissons beaucoup d’endroits où trouver les informations
désirées, nous savons comment on y arrive et nous pouvons juger de leur
fiabilité. Nous avons appris à accepter que nous trouverons rarement une
réponse mais bien plutôt plusieurs, et nous extrayons de cette
pluralité l’option la plus vraisemblable pour ignorer les autres. Nous
sélectionnons, filtrons, nous souvenons, et sommes prêt à échanger ce
que nous savons déjà contre quelque chose de neuf, de meilleur, quand
nous butons contre un obstacle.
Pour nous Internet est une sorte de disque dur externe. Nous ne
retenons pas de définition précise : les dates, les montants, les
formules, les paragraphes et les définitions exactes. Un résumé avec le
cœur de l’affaire nous suffit, et nous le travaillons pour le relier
avec d’autres informations. Si nous avons besoin de détails, nous les
cherchons dans les secondes qui suivent.
Nous n’avons pas besoin d’être des experts dans tout ce que nous
connaissons parce que nous trouvons les hommes qui en ont fait leur
spécialité et que nous pouvons croire. Les autres hommes ne partagent
pas leur expertise avec nous pour de l’argent mais plutôt parce qu’ils
sont comme nous convaincus que l’information connaît un flux continuel
et veut être libre, que nous profitons tous de l’échange. Et ce tous les
jours : pendant nos études, au travail, lors de la résolution de
problèmes quotidiens ou lorsque ça nous intéresse. Nous savons comment
la concurrence fonctionne et l’aimons. Mais notre compétition, notre vœu
d’être différent, se base sur la capacité de manipuler et interpréter
les informations, pas sur leur monopolisation.
Deuxièmement
La participation à la culture n’est pas pour nous notre occupation
des jours de fête. La culture globale est le socle de notre identité,
plus importante que notre compréhension particulière comme tradition,
les histoires de nos aînés, le statut social, l’origine ou même notre
langue. Dans l’océan des évènements culturels nous pêchons ce que bon
nous semble, nous interagissons avec, notons et sauvegardons nos
évaluations sur des sites web dédiés et proposent d’autres albums, films
ou jeux qui pourraient nous plaire.
Nous regardons avec d’autres collègues certains de ces films, de ces
séries ou vidéos, ou alors avec des amis du monde entier. Pour certains
contenus notre appréciation ne sera jamais partagée qu’avec un petit
nombre de personnes que parfois nous ne verrons peut-être jamais dans la
vie réelle. C’est pourquoi nous avons le sentiment que notre culture
devient à la fois globale et individuelle. C’est la raison pour laquelle
nous avons besoin d’y accéder librement (NdT:swobodnego en polonais).
Cela ne veut pas dire que nous exigeons un accès gratuit
à tous les biens culturels, même si quand nous créons quelque chose,
bien souvent nous le mettons simplement en circulation. Nous comprenons
que la créativité demande toujours des efforts et de l’investissement,
et ce malgré la démocratisation des techniques de montage audio ou
vidéo. Nous sommes prêts à payer, mais les renchérissements gigantesques
des intermédiaires nous paraissent bêtement et simplement inadaptés.
Pourquoi devrions nous payons pour la copie d’une information qui peut
pourtant être copiée parfaitement très rapidement, sans changer
seulement d’un iota la valeur de l’original ? Si nous ne recevons que
l’information brute, nous demandons un prix adapté. Nous sommes prêts à
payer plus, mais alors nous attendons aussi plus : un emballage
intéressant, un gadget, une meilleure qualité, la possibilité de pouvoir
le regarder tout de suite, ici et maintenant, sans attendre la fin du
téléchargement. Nous pouvons même montrer de la gratitude et donner à
l’artiste (puisque l’argent ne correspond plus qu’à des suites de
chiffres sur un écran, payer est presque devenu un acte symbolique
duquel les deux partis devraient profiter), mais les objectifs de vente
de quelque sorte que ce soit ne nous intéressent pas du tout. Ce n’est
pas notre faute si votre modèle économique ne fait plus aucun sens dans
sa forme traditionnelle et si vous vous décidez à défendre votre modèle
daté au lieu d’accepter les nouvelles exigences et d’essayer de nous
fournir plus que ce que nous pourrions avoir autrement.
Encore une chose : Nous ne voulons pas payer pour nos souvenirs. Les
films qui datent de notre enfance, la musique qui nous a bercée pendant
10 ans: Dans une mémoire mise en réseau, ce ne sont plus que des
souvenirs. Les rappeler et les échanger, les redévelopper, c’est pour
nous aussi normal que pour vous les souvenirs de «Casablanca». Nous
trouvons sur le Sieć les films que nous avons vus enfants. Pouvez-vous
vous imaginer que quelqu’un vous poursuive pour ça en justice ? Nous non
plus.
Troisièmement
Nous sommes habitués à payer automatiquement nos factures tant que
l’état de notre compte bancaire le permet. Nous savons que nous devons
seulement remplir en ligne un formulaire et signer un contrat livré par
la poste quand nous ouvrons un compte ou voulons changer d’opérateur
téléphonique. C’est pourquoi, en tant qu’utilisateur de l’État, nous
sommes de plus en plus énervés par son interface utilisateur archaïque.
Nous ne comprenons pas pourquoi nous devrions remplir plusieurs
formulaires papiers où le plus gros peut comporter plus de cent
questions. Nous ne comprenons pas pourquoi nous devons justifier d’un
domicile fixe (il est absurde de devoir en avoir un) avant de pouvoir
entreprendre d’autres démarches, comme si les administrations ne
pouvaient pas régler ces choses sans que nous devions intervenir.
Nous avons perdu la conviction née dans la crainte de nos parents que
les trucs administratifs sont d’une importance capitale et que les
affaires réglées par l’État sont sacrées. Ce respect ancré dans la
distance entre le citoyen solitaire et la hauteur majestueuse dans
laquelle réside la classe dominante, à peine visible là-haut dans les
nuages, nous ne l’avons plus. Notre compréhension de la structure
sociale est différente de la leur : La société est un réseau, pas une
pyramide. Nous sommes habitués à pouvoir adresser la parole à presque
n’importe qui, qu’il soit journaliste, maire, professeur d’université ou
star de la pop, et nous n’avons pas besoin de qualifications qui
iraient de pair avec notre statut social. Le succès d’une interaction
tient uniquement à l’appréciation pa les autres de l’importance du
contenu de notre message et de la pertinence d’y répondre. Et puisque
nous avons le sentiment, grâce à la collaboration et à des disputes
incessantes où nous défendons contre la critique nos arguments, que nos
opinions sont les meilleures, pourquoi ne pourrait-on pas attendre de
dialogue sérieux avec le gouvernement ?
Nous ne sentons pas de respect religieux pour les «institutions
démocratiques» dans leur forme actuelle, nous ne croyons pas à
l’irrévocabilité de leurs rôles comme tous ceux qui considèrent que les
institutions démocratiques comme des objets de vénération qui se
construisent d’elles-mêmes et à leur propre fin. Nous n’avons pas besoin
de monuments. Nous avons besoin d’un système qui réponde à nos
attentes, d’un système transparent et en état de marche. Et nous avons
appris que le changement est possible, que tout système difficile à
manier peut être remplacé par un plus efficace, qui soit mieux adapté à
nos exigences et laisse plus de marge de manœuvre.
Ce qui nous importe le plus, c’est la liberté. La liberté de
s’exprimer, d’accéder à l’information et à la culture. Nous croyons
qu’Internet est devenu ce qu’il est grâce à cette liberté et nous
pensons que c’est notre devoir de défendre cette liberté. Nous devons
cela aux générations futures comme nous leur devons de protéger
l’environnement.
Il est possible qu’aucun nom adapté n’existe ou que nous n’en soyons
pas encore tout à fait conscient que ce nous voulons c’est une vraie et
réelle démocratie. Une démocratie qui n’a peut-être jamais été rêvée par
vos journalistes.
Vous pouvez lire l’article original publié en polonais ainsi que sa traduction par le Zeit en allemand. L’article est sous CC-BY-SA
Le Framablog a publié le lendemain une autre traduction, un peu plus libre.
Source : http://politiquedunetz.wordpress.com/2012/02/24/nous-les-enfants-du-siec-par-piotr-czerski-manifeste-des-enfants-nes-avec-le-reseau/
- par Traduction de Piotr Czerski - Licence CC -
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