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Un conte de fée : « Il était une fois Marguerite Boucicaut »
Déjà diffusé en février 2009 - vivre-a-chalon.com garde ses archives gratuites
Plusieurs centaines de personnes ont pu assister à la conférence organisée par le Rotary Club Chalon Bourgogne au profit du futur relais « maman-bébé » au cours de laquelle Jean-Claude ALARY a raconté l'histoire de Marguerite BOUCICAUT.
Mais combien de chalonnais ont-ils jamais entendu parler de cette jeune fille native de Verjux, gardienne d'oie illettrée qui devint l'une des plus grosses fortunes de France et consacra son argent à des actions philantropiques ?
On connait le nom de la l'ancienne maternité et celui de l'avenue qui y mène mais guère plus !
Jean-Claude ALARY a accepté de publier dans vivre-a-chalon.com de larges extraits de sa conférence pour faire connaitre aux chalonnais ce fabuleux destin en forme de conte de fée.
Au cours de la rédaction à partir d'ouvrage existants et de sources documentaires, il a également reçu de nombreux témoignages et documents fournis par des habitants de Verjux, Gergy ou Chalon. Si vous avez d'autres inforamtions, n'hésitez pas à nous en faire part. Nous transmettrons !
Egalement sur vivre-a-chalon.com : Compte-rendu de la conférence du 5 février 2009
Un conte de fée : « Il était une fois Marguerite Boucicaut »
Il était une fois une petite fille de village qui s’appelait Marguerite.
C’est l’un des villages les plus pauvres de la vallée de la Saône, il est en proie à la misère et à la famine ; ce village est isolé et soumis aux crues de la Saône. Il s’agit de Verjux relié au village voisin de Gergy par un bac, c’est dire la détresse des habitants lorsque l’eau monte.
Au début de l’année 1816, le 1er empire s’écroule, la France est exsangue ; dans le hameau de Mont, il existe une masure, « Eh quoi ! C’est là dans cette misérable chambre à four, … quatre murs dénudés, …où on prépare le pain et la nourriture pour les bestiaux que ... une petite cabane …» écrit 74 ans plus tard un journaliste. Nous sommes le 3 janvier 1816, ce matin là, Marie Perret, sage femme, se rend au chevet de Pierrette Guérin pour mettre au monde sa fille Marguerite. Il fait froid et d’autant plus froid que cette petite Marguerite naît de père inconnu. Une situation infamante ! Il faudra bien du courage à cette maman de 29 ans.
Tout laisse à penser que cette petite Marguerite va bien mal commencer sa vie. Tout, tout commence vraiment mal.
Malgré une mortalité infantile importante, malgré une situation extrêmement précaire, Pierrette élève sa fille avec beaucoup de courage. Elle est couturière et apprend vraisemblablement à Marguerite des travaux de couture. Pour rapporter quelques sous à la maison, la fillette garde les oies, c’est ce que rapporte la tradition orale.
Elles sont illettrées l’une et l’autre.
L’activité du village de Verjux offre peu de possibilités de gagner quelques centimes. Et la décision du conseil municipal d’interdire le gardiennage des oies pourrait être la raison principale du départ de Marguerite de Verjux.
Pierrette et Marguerite décident de se séparer, il ne s’agit plus de vivre mais de survivre. Nous pensons qu’à la faveur du passage de son oncle à Verjux elle décide de « monter» à Paris avec lui. Pour cette époque elle s’expatrie.

Maison natale de Madame Boucicaut
A Paris
Voilà le premier coup de baguette qui n’améliore pas la vie de Marguerite, mais qui transforme fondamentalement notre histoire. C’est probablement la période de la vie de Marguerite que nous connaissons le moins.
Grâce à son entourage, elle occupera un emploi d’apprentie blanchisseuse dans le quartier du futur Bon Marché, divers témoignages semblent préciser vers 1829 ( ?) Là, Marguerite va travailler une douzaine d’heures par jour pour gagner peu, entre 50 centimes et 1 Franc. Suivant certaines sources elle deviendra blanchisseuse, puis couturière, … Pendant cette période malgré la faiblesse de ses ressources, elle parvient à économiser un peu.
Lorsque Marguerite rencontre Aristide Boucicaut, elle tiendrait une crémerie avec plat du jour. Nous sommes probablement en 1835 ou 1836, elle a 23 ans. Voilà le 2ème coup de baguette qui va transformer cette histoire, mais aucun des deux acteurs ne le sait encore.
Aristide Boucicaut est né en 1810 à Bellême dans l’Orne, il est fils de chapeliers, il travaille avec son père jusqu’à 18 ans, puis devient marchand ambulant et « monte » à Paris…, selon Véronique Bourienne, historienne au CNRS, on le rencontre, entre autre, au Petit St-Thomas (magasin de nouveautés) vers 1835 - commis marchand en 1839 - négociant en 1845 - chef de rayon en 1848.
A partir de leur rencontre Aristide et Marguerite décident de vivre ensemble (1835/ 1836), ils s’aiment et cela leur permet de réaliser des économies de loyer... Cette situation a pour conséquence la naissance d’un fils Antoine en 1839. Aristide reconnaîtra son fils en 1845, ils se marieront début octobre 1848.
Le Bon Marché
Aristide travaille beaucoup, il a la bosse du commerce, il sera remarqué par les frères Videau ; il accepte une association avec eux, il signe le 1er juin 1853, l’acte de formation d’une nouvelle société la SNC « Videau frères et Aristide Boucicaut » Cette société a pour but l’exploitation de la maison de nouveautés Au Bon Marché – Adresse : 22.24 rue de Sèvres – Capital : 441 120 F. La force de cette entreprise est la suivante : Les bénéfices de l’entreprise seront réinvestis en totalité. L’histoire du Bon Marché comme celle d’Aristide Boucicaut viennent de commencer -3ème coup de baguette.
Dix années plus tard le 19 février 1863 Aristide Boucicaut achète les parts de Videau grâce au prêt d’amis (Henry et Caroline Maillard) qui peuvent être comparés à deux fées qui se sont penchées sur le berceau du Bon Marché Boucicaut. Le chiffre d’affaire est de 7 014 177 Francs.
Aristide Boucicaut va mener une politique systématique d’acquisitions foncières en vue d’agrandir le magasin. L’achat de certains immeubles servira à loger la famille Boucicaut et les employés. C’est alors que, disposant d’une superficie suffisante, il entreprendra la reconstruction complète du magasin. Architectes – Alexandre Laplanche puis Louis Charles Boileau, Ingénieur – Gustave Eiffel. La construction se fait entre 1869 et 1887 par tranches successives.
Emile Zola s’inspirera de cet édifice pour écrire Au Bonheur des Dames, un édifice de 7 étages dont deux en sous sol, représentant une nouvelle conception du commerce. On y trouve tout ce qui peut faire le bonheur des ménagères, tout ce qui peut faire le bonheur des dames. Avant d’écrire son livre E. Zola va beaucoup se documenter sur les grands magasins, ses notes deviendront des témoignages de la vie des grands magasins.
Voici les principales innovations inventées par ce précurseur :
- Entrée libre,
- le prix est marqué, ce qui limite les marchandages,
- il crée l’exposition du blanc,
- démultiplication des rayons,
- paiement des vendeurs par commissions sur leurs ventes, (généralisation de la guelte)
- livraisons à domicile,
- catalogues - échantillons - soldes
- expositions différentes suivant les mois de l’année,
- vente à petits bénéfices pour une vente en plus grand nombre.
Aristide meurt en 1877, le chiffre d’affaires est de 72 693 993 F. dont 13 000 000 F. de ventes à l’étranger. Il y a 1788 employés sans compter les ouvriers des ateliers.
En 1880 intervient alors la création de la S.C.S. « Vve Boucicaut et Cie» entre Marguerite Boucicaut, gérante, un ami de la famille et 95 intéressés et employés du Bon Marché dont 77 membres de la hiérarchie.
Le 4 avril 1886, l’œuvre est parachevée par la création, de la « Société Civile du Bon Marché » qui est formée de Madame Boucicaut et de 123 associés de la S.C.S. Marguerite Boucicaut s’assure ainsi qu’après sa mort, la propriété et la direction de l’entreprise resteront bien entre les mains de membres du personnel. La société est transformée en S.C.A. sous la raison sociale « Plassard, Morin, Fillot et Cie » du nom des trois directeurs nommés par elle. En 1920 la Société sera transformée en S.A. au capital de 100 000 000 de francs.
A la mort de Marguerite Boucicaut, le 8 décembre 1887, le CA est de 123 234 523 F., il y a 3173 employés plus 600 ouvriers des ateliers, d’autre part le Bon Marché fait travailler près de 10 000 ouvriers dans toute la France. C’est dire son importance.
Le 12 décembre 1887 l’enterrement de Marguerite Boucicaut fait partie de ces enterrements qui font date comme ceux de Thiers, de Gambetta, de Victor Hugo ; ce furent des funérailles grandioses voulues par les employés du Bon Marché.
La journaliste Lucienne Delille a écrit : « Qui en sortant de la gare Montparnasse à Paris en ce 12 décembre 1887, pouvait imaginer devant la magnificence du cortège funéraire lui bloquant le passage, qu’il s’agissait de l’enterrement de madame Boucicaut, Bourguignonne illettrée et gardeuse d’oies ? »
L’œuvre philanthropique
1 – Tout au long de l’évolution du Bon Marché le couple Boucicaut a déjà réalisé bien des contrats sociaux et des dons.
Le chiffre d’affaire est considérable et les bénéfices vont désormais permettre à la fée Boucicaut d’utiliser sa baguette magique. Aristide a des idées novatrices, il a également des idées philanthropiques personnelles soufflées et conseillées par Marguerite. En 1876 une caisse de prévoyance financée uniquement sur les bénéfices est créée, des cours du soir sont créés, les employés peuvent déposer des sommes d’argent sur un compte épargne à 6%. Durant la guerre de 1870, des sommes importantes sont données à la Société des secours aux blessés ; après le siège de Paris Aristide distribue 50 000 portions de vivres aux pauvres.
Marguerite continue cette distribution après le décès de son mari par la création d’une caisse de retraite. Aux Archives Nationales, le dossier la concernant contient la liste de 50 œuvres de bienfaisance ou d’utilité publique qu’elle fonda ou auxquelles elle apporta son concours ou par legs.
Verjux son village d’enfance a été privilégié ; il a reçu des dons importants : deux écoles, une salle d’asile, une mairie et le Pont Boucicaut.
C’est le moment de rapporter plus qu’une anecdote, une générosité du journal de Jules Renard relatée par Lucien Guitry : …Pasteur, qui veut ouvrir un institut par souscriptions, fait parfois du porte à porte, - « Pasteur se présente chez madame veuve Boucicaut, la propriétaire du Bon Marché, On hésite à le recevoir, C’est un vieux monsieur dit la bonne. – Est-ce le Pasteur pour la rage des chiens ? » La bonne va demander « oui » dit Pasteur. Il entre. Il explique qu’il va fonder un Institut. Peu à peu il s’anime, devient clair, éloquent. Voilà pourquoi je me suis imposé d’ennuyer les personnes charitables comme vous. La moindre obole … -« Mais comment donc » dit madame Boucicaut avec la même gêne que Pasteur. Et des paroles insignifiantes. Elle prend un carnet, signe un chèque et l’offre plié à Pasteur. « Merci, madame ! dit-il, trop aimable.» Il jette un coup d’œil et se met à sangloter. Elle sanglote aussi» Le chèque était très important probablement de 250 000f. (Marie Hélène Marchand - Histoire des dons et legs - Institut Pasteur).
2 – Son testament
Le testament de Marguerite Boucicaut est un monument de bienfaisance de 32 pages, divisé en 16 paragraphes. Au fur et à mesure qu’on prend connaissance de son testament on est surpris par la longueur de la liste des dons. Cette liste est tout simplement incroyable !
La bonne fée va d’abord diriger sa baguette en direction de l’administration de l’Assistance Publique dont elle fait sa légataire universelle. Puis elle pense à tous ses employés.
Elle dirige ensuite sa baguette en direction de ses parents et amis. Puis vers les villes qui ont jalonné sa vie. A Verjux en particulier elle offre une somme d’argent pour établir un bureau de bienfaisance.
Trois autres communes sont concernées par des legs. Elle dirige encore sa baguette en direction de certains établissements de l’assistance publique pour les jeunes ouvriers et jeunes ouvrières, vers les associations protectrices d’artistes, inventeurs et membres de l’enseignement, de la presse parisienne …A Pasteur, qu’elle nomme bienfaiteur de l’humanité, et …divers legs pour fondations de maisons de retraite…
A Chalon, près de Lille et à Rouen, elle demande que soient fondées trois maisons refuge pour filles mères : « …Maisons pour recevoir, au moment de leurs couches… les femmes non mariées … qui auront eu pour la 1ère fois, le malheur d’être séduites… » Suivent quatre pages de son testament pour des modalités et des recommandations…
A Chalon l’ouverture de la maternité qui porte son nom se fera le 15 février 1898 située au n° 136 de l’avenue Boucicaut. De nombreux enfants y naîtront.
La fermeture de la maternité Boucicaut interviendra le 26 mars 1997 à midi, c'est-à-dire que les femmes qui devaient accoucher le matin du 26 se rendaient à la maternité Boucicaut, les femmes qui devaient accoucher l’après-midi rentraient à la maternité de l’hôpital sur l’île Saint Laurent.
Des années noires suivent, les bâtiments sont squattés, tagués, murés… la municipalité se penche sur ce problème…
En 2006, vente au laboratoire d’analyses médicales Boucicaut BLCL.
En 2008, après bien des démarches auprès l’Assistance Publique et Hôpitaux de Paris la municipalité et en particulier madame Dominique Copreaux obtiennent la restitution d’une partie du legs, afin de réaliser un relais « Maman Bébé » « Les bébés de Marguerite Boucicaut ». Le vœu et l’esprit de Marguerite Boucicaut seront ainsi préservés.
Ce relais sera réalisé vers la fin de cette année dans une aile de la maternité.
L’une des grandes volontés de Marguerite Boucicaut est la fondation à Paris d’un hôpital : l’Hôpital Boucicaut dont l’Assistance Publique, sa légataire universelle, sera propriétaire. Celui-ci devra être construit non loin du Bon Marché.
Elle va léguer également son mobilier - objets d’art, tableaux, bijoux,… au ministère des beaux arts, à la société civile du Bon Marché et à des particuliers…
Pour ses funérailles elle pense aux bureaux de bienfaisance et aux pauvres des divers arrondissements de Paris…
Elle fait des legs pieux à divers curés, fabriques, séminaires, … et aux diverses congrégations religieuses de Paris.
On peut lire une longue et incroyable liste de ses œuvres sur le monument Boucicaut à Verjux.
Les réactions provoquées par son testament seront considérables.
Aujourd’hui, le corps de Marguerite Boucicaut repose au cimetière Montparnasse avec ceux de son Aristide, de son fils Antoine et de Pierrette Guérin sa mère.
Vous comprenez maintenant mon envie de parler de « Conte de fée », de cette petite fille sans avenir - Marguerite Guérin - sans père, méprisable, mais combien courageuse, qui a su avec son barbu d’Aristide vaincre tous les obstacles d’une vie riche, récolter le fruit de leur travail, mais aussi avec une unique pensée – la leur – « venir aussi utilement que possible au secours des souffrants et des misérables » – se souvenant de leur propre vie …
Il était une fois Marguerite Guérin devenue la fée Marguerite Boucicaut.
Non ! Ce n’est pas un conte de fée, c’est une histoire vraie.
Jean Claude Alary
Vice président de la Société
d’Histoire et d’Archéologie de Chalon-sur-Saône.
Sources et Bibliographie sommaires :
Sources : Archives du Bon Marché, Archives Nationales, Archives municipales de Verjux, de Chalon, de l’Institut Pasteur…
Périodiques divers : Le Courrier de Saône et Loire, Le Progrès, Le Bien Public les dépêches… (Louis Gallas, Robert Thathereaux, Claude Elly, Lucienne Delille, Michel Sarrazin…)
Bibliographie : Le Testament de Madame Boucicaut. Antonin Guillot, Madame Boucicaut Un destin hors du commun 1995. Le Journal Barral 1888.. Emile Zola « Au Bonheur des Dames. », J. Plassard L’œuvre sociale… Annales.Académie de Mâcon. 1901 Marie-Hélène Marchand Histoire des dons et legs à l’Institut Pasteur 2001 Monique Génieux, La Maternité Boucicaut de Chalon sur Saône, 1997. Ph. G. Hamerton The Saône … notes Londres 1887. Véronique Bourienne du CNRS-IHMC, Boucicaut, Chauchard et les autres, Paris et Ile de France, Mémoires, Tome 40 1989.…
Citations : E. Zola, Michael B. Miller, Jules Renard, Lucienne Delille, Michel Sarrazin, Véronique Bourienne…
commentaires
- excellent travail qui a le mérite de mieux faire connaître cette grande bienfaitrice aux origines modestes.Pour plus de détails encore sur cette personne,je recommande le travail de Aline Couret,intitulé UN CENTRE D'ELEVAGE NOURRICIER A BELLEME(presses du centre de formation professionnelle d'Alembert à 77144 MONTEVRAIN.Ouvrage poignant lié aux enfants abandonnés.
par Nomcompan le 30 octobre 2012 - Félicitations pour votre article très précis oû j'ai retrouvé ? FILLOT , un des 3 directeurs du Bon Marché ,originaire de Cézy yonne; il y a d'ailleurs une carte postale qui montre une belle maison appelée Maison Fillot et un imposant monument funéraire au cimetière
par Nom FILLOT Agnès le 02 novembre 2009
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