Le Havre, du finlandais Aki Kaurismäki qui sort ce mercredi 21 décembre au cinéma, est un étrange objet. De la belle ouvrage certes, un produit d’artisan bien fait et bien fini. Mais qui laisse le spectateur dans une sorte d’indécision critique.
L’argument, malheureusement devenu banal dans la France d’aujourd’hui, est la constitution d’une chaîne de solidarité pour cacher et aider un jeune clandestin à rejoindre sa mère déjà passée en Angleterre, la terre promise des déshérités de la planète.
Dit comme cela, on pourrait penser à une œuvre (une de plus), où s’opère par catharsis un blanchiment de notre conscience, pas très bien lavée de nos petites lâchetés qui consistent à condamner fermement et … à laisser faire finalement.
L’esthétique du film est basée sur le décalage dont use et abuse le metteur en scène. Ainsi nous voici au cœur du peuple abîmé par la vie dans une ville elle-même meurtrie, seule capable d’offrir un « havre » de dignité à ces personnages hors du commun.
Il y a d’abord le décalage du langage (le film est tourné en français). Ainsi le personnage de Marcel Marx, interprété par le talentueux André Wilms (le M. Le Quesnoy de La vie est un long fleuve tranquille) est bien loin du cliché du vieux marginal alcoolique qui a raté sa vie. Il est pauvre, il a une bonne descente et alors ! Cela ne l’empêche pas d’utiliser un français châtié sur un ton professoral pour communiquer de façon juste et précise, sans emphase inutile pourtant. Cela ne l’empêche pas d’aimer d’un amour fou sa femme répondant au nom évocateur d’Arletty (rôle joué par l’actrice fétiche de Kaurismäki, Kati Outinen). Cela ne l’empêche pas d’être désemparé comme un petit enfant quand celle-ci, gravement malade, doit aller à l’hôpital pour, croit-on, y mourir. Cela ne l’empêche pas, quand il découvre le jeune clandestin africain, de fomenter très naturellement un plan simple et efficace pour le sauver des griffes d’une administration policière aveugle et inhumaine. De même, le jeune Idrissa, s’exprime dans une langue impeccable lui donnant épaisseur psychologique et existence individuelle, loin des clichés misérabilistes et interchangeables répandus à l’envi par les médias.
Il y a, également, un décalage savamment construit dans les indices temporels. Les personnages qui comptent appartiennent à une autre époque indéfinissable (le commissaire roule en Renault 16, les femmes sont habillées et coiffées comme dans les années 40, tous ont l’élégance désuète d’un temps oublié). Ils s’opposent, en cela, aux autres personnages (les policiers, le préfet, le vendeur du magasin de chaussures) qui eux sont bien ancrés dans notre époque. Ce sont deux univers parallèles qui se côtoient dans le même monde mais qui, au final, ne se combattent pas : ils n’appartiennent pas à la même dimension.
Le décalage dans le rythme consiste à donner à l’action une lenteur qui ne s’accorde pas avec les canons du genre (poursuite de police, accélération pour souligner l’intensité dramatique). Ici, les événements extérieurs, même la délation anonyme du voisin épieur (joué par le savoureux Jean-Pierre Léaud), n’ont pas de prise sur le temps choisi et maîtrisé par les personnages.
Décalage enfin entre la méchanceté, organisée par d’intelligents technocrates, des lois d’expulsion des étrangers et la bonté évidemment naturelle du petit peuple qui ne met même pas en débat de savoir s’il doit aider ou non le jeune clandestin.
Alors, bien sûr, on peut se demander si le trait n’est pas trop forcé. Si l’épicière n’est pas trop généreuse et maternelle, si le marchand des quatre saisons n’est pas trop serviable, si la tenancière du café n’est pas trop compréhensive, si le commissaire (interprété par Jean-Pierre Darroussin) n’est pas trop humain. On peut poser la question récurrente de savoir si on peut faire du bon cinéma avec de bons sentiments. On peut trouver, qu’à force de distanciation, les personnages sont plus verbe que chair. On peut se dire que le comique de situation est systématiquement et discrètement saboté comme si la crainte d’en faire trop se heurtait sans cesse au parti pris et assumé de l’hyperbole permanente. On peut penser que l’on accepterait moins facilement la proposition si elle était faite par un metteur en scène ne possédant pas la notoriété de Kaurismäki. On peut suspecter cet univers onirique de ne pas servir une cause juste et bien réelle (encore que les quelques images d’archive de la destruction de la « jungle » de Calais sont là pour nous rappeler à propos et de façon désagréable cette réalité).On peut, en somme, soupirer que trop c’est trop.
Mais il reste, en tout cas de très belles images. Kaurismäki filme les visages comme personne. Il sait photographier ce, qu’au cinéma, on appelle des gueules. Les visages des clandestins à l’ouverture du container sont magnifiquement dignes et graves et forcent le spectateur à oser les regarder dans les yeux et à s’interroger sur sa propre culpabilité. Belles images également que celles de la ville du Havre, rectiligne et mystérieuse, brisée et reconstruite, laide et attirante (qui ne sont pas sans rappeler celles du tout aussi intrigant film franco-belge récent La Fée qui y campe ses improbables personnages). Quant au retour explosif, pour l’occasion, du vieux rocker, Roberto Piazza, alias « Little Bob », filmé sans complaisance, il est tout simplement jubilatoire.
Ce qu’on retient au final de ce film c’est une mise en exergue de la dignité. Kaurismäki drape tous ses personnages dans une dignité inaliénable. Ainsi le personnage principal assure avec sérieux et professionnalisme le métier peu prestigieux de cireur de chaussures comme pour souligner symboliquement qu’il préfère cette activité plutôt que de « cirer des pompes » au sens figuré pour accéder à un rang social plus envié. On pourrait dire, paraphrasant Cyrano: lui c’est moralement qu’il a ses élégances.
Jean-Louis ANDRE